"L'ultime réalité - de la vie, du zazen - est joie. Je dis bien joie et non "bonheur", ce n'est pas la même chose. Le bonheur a son contraire, la joie non. Tant qu'on voudra être heureux, on sera également malheureux, parce qu'on oscillera toujours entre ces deux pôles. (...) La joie ne s'acquiert pas. La joie, c'est ce qu'on est quand on n'a pas l'esprit occupé par autre chose. (...) La vie est essentiellement affaire de perception, à savoir tout ce que nous apportent nos sens : voir, entendre, toucher, sentir, goûter. C'est la substance même de la vie. Mais la plupart du temps, la perception cède le pas à une autre activité qui l'occulte et que nous appellerons "évaluation". Pas au sens d'une évaluation objective et détachée, comme lorsqu'on regarde une pièce en désordre et qu'on évalue le temps qu'il va falloir pour faire le ménage à fond. Je veux parler d'une évaluation centrée sur l'ego : "Le prochain épisode de ma vie va-t-il m'apporter quelque chose que j'aime ou non? Ca risque de me faire mal ou pas? Ce sera agréable ou non? Ca va me rendre important ou non? En tirerai-je, oui ou non, un gain matériel?" Il est dans notre nature d'évaluer les situations de cette manière. Et il n'y a pas de place pour la joie quand on s'adonne à ce genre d'évaluation. C'est extraordinaire de voir la rapidité avec laquelle s'enclenche le processus d'évaluation. Prenons une situation donnée : tout se passe bien jusqu'à ce que quelqu'un vous adresse une critique. Et, en une fraction de seconde, on plonge dans ses pensées. On est toujours prêts à rejoindre ce poste d'observation passionnant à partir duquel on juge les autres et soi. (...) La joie, c'est ce qui se passe, moins l'idée qu'on s'en fait. Tant qu'on ne le comprend pas, la joie nous reste le plus souvent étrangère. Alors que si l'on demeure dans la perception au lieu de se perdre dans l'évaluation... "
à la recherche du BONHEUR
Le bonheur si je peux
Propos recueillis par Laurent Raphaël
Mis en ligne le 11/07/2002
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L'idéologie du bonheur qui régit notre monde prétend libérer l'homme de ses souffrances, alors qu'en réalité, elle le condamne à la dépression et à l'insatisfaction perpétuelle.
PASCAL BRUCKNER
Philosophe, écrivain, essayiste
Que ce soit dans ses romans (`Lunes de fiel´, `Les voleurs de beauté´, etc.) ou dans ses essais, Pascal Bruckner n'a de cesse de dénoncer les faux-semblants de nos sociétés. Après s'être attaqué à la culpabilité compulsive de l'Occidental envers les anciens peuples colonisés (`Le sanglot de l'homme blanc´) et avant de pourfendre les dérives de l'économie (`La misère de la prospérité´), il s'est penché, avec sa lucidité et son brio habituels, sur cette prophétie du bonheur qui tyrannise notre société depuis trente ans (`L'euphorie perpétuelle´). Pour lui, le dogmatisme de la félicité a remplacé le dogmatisme de l'Église, mais sans rendre les hommes plus heureux pour autant. Démonstration avec cet auteur politiquement très incorrect.
Qu'est-ce que ce `devoir de bonheur´ dont vous parlez dans votre livre?
C'est cet impératif apparu dans la société occidentale après les années 60 qui édicte qu'être heureux n'est plus juste une permission mais une obligation. Les gens sont priés de devenir heureux et de le rester toute leur vie sous peine de stigmatisation sociale. Selon cette doctrine, le monde se divise en deux entre ceux qui connaissent le bonheur et ceux qui en sont privés. Le problème, c'est que tout le monde se retrouve dans le second groupe car cet idéal de béatitude permanente est absurde, il est hors de notre portée à nous humains et relève plus du projet divin. Imposer un tel dogme s'apparente donc à une démarche totalitaire.
L'importance du bonheur est donc surestimée aujourd'hui selon vous...
Oui. Je pense que ce n'est pas un idéal souhaitable. Le bonheur est une des composantes de la vie, mais il ne doit pas être la seule. L'homme n'est pas né pour être heureux. C'est de la tyrannie que de prétendre le contraire car comme il ne pourra de toute façon pas atteindre cet idéal, c'est lui faire croire que sa vie ne vaut rien. C'est le dévaloriser.
Un penchant à la culpabilisation plutôt judéo-chrétien, non?
En effet. Cette idéologie du bonheur se retrouve principalement dans les cultures européennes et américaines. Elle dérive d'ailleurs du christianisme. La recherche du bonheur aujourd'hui, c'est le prolongement de la quête du paradis perdu. C'est cette idée que la vie ne se suffit pas à elle-même, qu'elle est pleine d'une vie meilleure qui existerait ailleurs. Mais il n'y a pas de vie ailleurs. Vouloir rendre les gens coupables de ne pas être assez heureux est en effet une démarche très chrétienne. Chesterton disait d'ailleurs ceci: `Le monde moderne est plein d'idées chrétiennes devenues folles.´
Comment s'est installée cette obsession du bonheur?
Dans les années 60, à la faveur de l'hédonisme ambiant, on a assisté à un renversement des valeurs. Ce qui était interdit devient subitement obligatoire. Désormais, il faut par exemple jouir de la vie à tout prix. Dans l'exaltation, on impose donc de nouveaux dogmatismes qui ne sont pas moins terrifiants que les précédents dont ils prétendaient nous libérer. Il suffit pour s'en convaincre d'ouvrir les magazines féminins et masculins actuels, où il n'est question que de rectifier son corps, de mutilations diverses, et d'impératifs plus irréalisables les uns que les autres comme d'avoir une santé et un corps parfaits. On assiste à une sorte de rééducation collective à la félicité par cette presse souriante. On serait toujours en manque de quelque chose, on aurait toujours à se rattraper, à se corriger. Ce discours ne vous rappelle rien? Bien sûr que si, c'est celui des inquisiteurs, sauf qu'aujourd'hui, ils ont le sourire. Et qu'ils sont laïques! Ce n'est pas le moins cocasse dans l'histoire. Ce sont aujourd'hui des athées qui prennent le relais de la religion. La preuve que chaque fois qu'on croit rompre avec le monde ancien, on en garde en réalité quelque chose, et notamment ici les préoccupations essentielles du christianisme. Un exemple: l'immortalité. Un Michaël Jackson, qui n'a plus d'âge ni de sexe, incarne ces corps imputrescibles dont parle le Nouveau Testament dans une tentative vaine d'échapper à tout déterminisme biologique. Même si en réalité il ressemble plus à un monstre, à un Dracula avec un visage de Bambi. Le message religieux a donc été réinvesti dans des activités profanes. On souffre toujours, plus en se flagellant à coups de fouets, mais en faisant du jogging ou de la musculation.
Comment vivait-on le bonheur avant qu'il ne fasse l'objet d'un culte?
Il était vécu comme un possible, une sorte de scintillement à l'horizon que l'on goûtait ici ou là, au gré des hasards. Tout l'inverse donc d'aujourd'hui où l'on pense pouvoir l'atteindre uniquement à force de labeur. Ce serait bien mieux pourtant d'admettre qu'il s'agit d'une sorte de grâce qui vient nous visiter à l'occasion, sans pour cela devoir courir après. Les gens seraient plus détendus, ils auraient moins l'impression d'avoir à se racheter tout le temps.
Une des conséquences de cette poursuite effrénée du bonheur est qu'on a de plus en plus de mal à accepter la souffrance...
La souffrance est devenue en effet intolérable, comme le malheur. Tous deux ont été mis hors la loi. Ce qui ne veut pas dire qu'ils ont disparu, bien au contraire. Mais ils ne peuvent plus s'exprimer normalement puisqu'ils sont bannis. C'est d'autant plus regrettable qu'ont disparu dans le même temps les rituels collectifs qui permettaient d'apaiser les souffrances diverses comme le deuil ou la séparation. De sorte qu'à notre époque, on souffre seul de son malheur et de l'impossibilité de l'exprimer. Les premiers malades du sida ont été confrontés à cette impasse. Ils se sont retrouvés seuls face à une société qui n'a plus les moyens collectifs de résoudre la souffrance.
La quête du bonheur conduirait donc paradoxalement à son contraire?
Exactement. Travailler à son propre bonheur, c'est travailler à sa propre destruction. Au lieu d'être un moment d'insouciance inattendu qui nous réconcilie avec le monde - Prévert disait d'ailleurs: `J'ai reconnu mon bonheur au bruit qu'il a fait en partant´ -, le bonheur est devenu un souci. On s'inquiète de ne pas être heureux. Il y a là un contresens générateur d'angoisses. Nos contemporains veulent être heureux comme ils veulent décrocher un diplôme.
L'argent n'a rien à voir dans tout ça?
Il permet d'acheter les signes extérieurs du bonheur. Mais les riches ne sont pas plus heureux pour autant. Ils vivent dans le désarroi de se rendre compte que, malgré ces avantages, ils ne sont pas plus heureux que les autres. L'argent contribue juste au bien-être et au confort. Ce qui ne veut pas dire évidemment que la pauvreté rend par contre plus heureux. Il n'existe pas de voie royale vers le bonheur.
De quand datent les premières aspirations au bonheur?
De l'Antiquité. L'idéal du bonheur vient de là. Même si à l'époque, il avait une acception plus restreinte. Pour Épicure, par exemple, le bonheur, c'était simplement l'absence de malheur: ne pas avoir faim, ne pas avoir mal, mais aussi ne pas tomber amoureux. On vivait le bonheur quand on était avec ses amis et qu'on se sentait protégé du monde. Il faut rappeler à ce propos que le bonheur comme nous le définissons, qui couronne une réussite personnelle, est très occidental. Pour la plupart des sociétés traditionnelles, la vie est une série d'épreuves entrecoupées de quelques rares moments de joie. Nous autres Occidentaux avons renversé cette vision. Nous avons voulu faire de la vie un long fleuve tranquille avec quelques moments bas. Il y a une dimension prométhéenne dans ce projet.
N'est-on pas condamné à chérir cet idéal étant donné que même si, comme vous, on adopte une attitude critique, on vit quand même dans ce monde?
En partie. C'est vrai que nous sommes pris dans l'image que les autres ont de nous. Et nous chercherons à tout prix à montrer que nous sommes épanouis. Même si, au fond, on est dépressif. Cela dit, je n'ai pour ma part jamais accordé beaucoup d'importance au bonheur. Je préfère me concentrer sur mes passions. Ce qui implique également une souffrance et des moments de déplaisir. La joie, la liberté et la vitalité comptent plus à mes yeux que le bonheur. Car elles donnent à l'homme cette capacité de rebondir dans l'existence, de surmonter les obstacles et les malheurs.
Cette exigence de bonheur finira-t-elle pas s'émousser au fur et à mesure que les gens prendront conscience que leur quête est veine?
Non, je ne pense pas. Car cet hédonisme exacerbé et despotique est dans l'air du temps. C'est quelque chose qui dépasse chacun d'entre nous. On devra donc aller jusqu'au bout de la logique. La dépression, cette maladie apparue il y a 50 ans et qui a remplacé la névrose, a encore de beaux jours devant elle. Elle est l'_expression de la frustration éprouvée face à l'impossibilité, malgré tous les efforts, d'atteindre la félicité. À mon avis, la société ne changera de point de vue qu'après un événement très fort. En attendant, nous continuerons à rêver de maîtriser notre destin en simulant l'euphorie.
© La Libre Belgique 2002
Immenses, accessibles et précieuses.
"Chacun d'entre nous a dans son cœur une joie à sa portée : en entrant en contact avec cette joie et en la laissant s'épanouir, nous nous donnons la possibilité de faire de nos pratiques et de nos vies une célébration. (...) La joie est liée au fait que nous pouvons voir à quel point les choses sont immenses, accessibles et précieuses. Ne pas accepter ce qui nous arrive, et nous plaindre de la vie que nous menons, revient à refuser de sentir l'odeur des églantines au cours d'une promenade matinale (...) Le ressentiment, l'amertume ainsi que la tendance à garder rancune nous empêchent de voir, d'entendre, de goûter et de nous réjouir."
Pema Chödrön, Entrer en amitié avec soi-même, Paris, La Table Ronde, 1997, pp. 56-57
Le son du gong et le moi.
"Dans nos monastères zen , tout ce que nous faisons est annoncé par une série de sons produits en percutant divers instruments. Lorsque nous entendons l'un d'eux, nous devons exécuter immédiatement les instructions qui correspondent à ce son. Qu'importe ce que nous sommes en train de faire, nous devons nous arrêter aussitôt, même si notre travail n'est qu'à moitié fini. Apparemment il s'agit d'une chose facile à faire, mais en réalité c'est très difficile à pratiquer. On se dit toujours : "Si je continuais à travailler encore un peu, je pourrais tout terminer" ou bien : "Il m'est impossible d'arrêter maintenant, je commence à peine à résoudre cette difficulté qu'il me sera difficile de reprendre plus tard!"
Nous trouvons toutes sortes d'excuses pour ne pas répondre tout de suite à l'injonction des signaux. Mais nous devons réaliser qu'à ce moment-là nous suivons notre ego dans un esprit de profit personnel en décidant selon notre propre jugement.
J'enseigne toujours aux novices : "Les signaux sont un ordre catégorique. Lorsque le moment sera venu de traverser le fleuve de votre mort et que de l'autre rive on viendra vous chercher, il ne vous sera pas possible de renvoyer à plus tard : vous devrez obéir immédiatement sans penser à votre "moi". Cela est la vraie promptitude d'esprit." Maître Dôgen a dit : "Même si vous pratiquez zazen jusqu'à user, par votre zèle, le sol où vous êtes assis en recueillement, si vous ne réussissez pas à éliminer complètement le "moi", le zazen ne sert à rien."
Shundô Aoyama, Zen, graine de sagesse, Editions Sully, 2000, pp. 26-27.
Ne suis-je pas en train d'oublier de sourire.
"Au milieu des courants d'air qui pénétraient par les murs branlants de sa misérable cabane, Satoko gisait mourante sur un vieux tatami troué sans pouvoir prendre de médicaments ni absorber une nourriture saine. Elle n'avait que vingt ans lorsqu'elle quitta ce monde. Après sa mort, un petit bloc-notes fut trouvé sous son oreiller. Étendue sur son lit d'agonie, elle avait dû l'y déposer pour l'avoir toujours à portée de la main. Curieux de savoir si elle y avait noté quelque chose d'important, Matsui ouvrit le carnet et n'y trouva que cette réflexion : "En ce moment même, ne suis-je pas en train d'oublier de sourire?" Satoko n'avait jamais perdu le sourire, même lorsqu'elle gisait terrassée par la fièvre. Après tout, elle n'avait été qu'un être humain normal, pas une sainte. Elle avait dû avoir des moments de terribles souffrances où elle n'avait pu s'empêcher de pleurer malgré son désir d'épargner cette vue à ceux qui se préoccupaient d'elle. C'est dans ces moments-là qu'elle avait dû étendre une main tremblante vers son bloc-notes pour y lire ses propres paroles d'encouragement."
Shundô Aoyama, Zen, graine de sagesse, Éditions Sully, 2000, p. 137.
Nous connaître maintenant et non plus tard.
"La pratique de la méditation n'a pas pour but de nous rejeter nous-même et de devenir meilleur. Son objet est de nous lier d'amitié avec la personne que nous sommes déjà. La pratique se fonde sur vous, moi, qui que nous soyons, maintenant, exactement tel que nous sommes. (...) il ne s'agit pas de se défaire du moi, mais plutôt de commencer à s'intéresser à soi-même, de faire des recherches et d'être curieux à son propre sujet. La voie de la méditation et la voie de notre vie, somme toute, ont quelque chose à voir avec la curiosité, l'investigation. Le terrain, c'est nous ; nous sommes ici pour étudier et pour entreprendre de nous connaître maintenant et non plus tard. (...) Voir comment nous fuyons continuellement le moment présent, comment nous évitons d'être simplement là tel que nous sommes est l'une des principales découverte de la méditation. On n'estime pas que ce soit un problème : l'important c'est de le voir. L'esprit d'investigation, ou la curiosité, implique d'être doux, précis et ouvert. La douceur est un sentiment de bonté à son propre égard. La précision consiste à être capable de voir très clairement, à ne pas avoir peur de voir ce qui est vraiment là (...) L'ouverture est la capacité de lâcher prise et de s'ouvrir."
Pema Chödrön, Entrer en amitié avec soi-même, Paris, La Table Ronde, 1997, pp. 17-18.
Aimer, c'est être vraiment là.
"Aimer, dans le contexte du bouddhisme, c'est tout d'abord être là. Mais être là n'est pas une chose facile. Il faut un peu d'entraînement, un peu de pratique. Si vous n'êtes pas là, comment pouvez-vous aimer? Être là, c'est tout un art, l'art de la méditation. Parce que méditer, c'est produire votre présence dans l'ici et maintenant. La question qui se pose est : avez-vous du temps pour aimer?
Je connais un garçon de douze ans à qui son père a un jour demandé : "Mon garçon, que veux-tu comme cadeau d'anniversaire?" Il ne savait pas comment répondre à ce père, qui est un homme très riche capable d'acheter n'importe quoi à son garçon. Mais le garçon ne voulait rien, sauf la présence de son père. C'est parce que le rôle que joue le père l'occupe beaucoup qu'il n'a pas de temps à consacrer à sa femme et à ses enfants. Être riche est un obstacle à l'amour. Quand vous êtes riche, vous voulez continuer à l'être, et vous investissez ainsi tout votre temps, toute votre énergie dans la vie quotidienne pour pouvoir continuer à l'être. Si ce père comprend ce qu'est l'amour véritable, il s'arrangera pour trouver du temps pour son fils et pour sa femme.
Le plus précieux cadeau que l'on puisse offrir à celui ou à celle que l'on aime est notre vraie présence. Comment faire pour être vraiment là? Ceux qui ont pratiqué la méditation bouddhique savent que méditer c'est avant tout être présent : pour vous-même, pour ceux ou celles que vous aimez, pour la vie."
Thich Nhat Hanh, Vivre en pleine conscience, Éditions Terre du Ciel, Coll. "Joyaux", 1997, pp. 13-14.
Qu'est-ce qui va bien?
"Souvent nous trouvons que les choses ne vont pas, invitant par là même certaines graines de souffrance à se manifester dans notre conscience. Nous ressentons de la souffrance, de la colère ou de l'abattement et produisons ainsi de nouvelles graines d'espèce similaire. Garder le contact avec des graines de santé et de joie en nous et tout autour de nous est bien plus apte à nous donner le bonheur. Il nous faut apprendre à dire : "Qu'est-ce qui va bien?", à rester en contact avec ce qui va. Dans le monde et dans notre corps, nos sentiments, nos perceptions et notre conscience, il existe quantité d'éléments capables de rendre intègres, de régénérer et de guérir. Si nous nous fermons, si nous restons dans la prison de notre souffrance, nous nous coupons de ces éléments de guérison."
Thich Nhat Hanh, La sérénité de l'instant, Éditions Dangles, Coll. "Horizons spirituels", 1992, p. 81.
Sourire et vigilance.
"Le sourire d'un enfant ou d'un adulte est très important. Si nous arrivons à sourire dans la vie quotidienne, à être en paix en paix et heureux, tout le monde en profitera, pas seulement nous-même. Si nous savons vraiment vivre, nous commençons notre journée en souriant. Car y aurait-il une meilleure façon de la commencer? Sourire prouve que nous sommes vigilants et déterminés à vivre en paix et dans la joie. L'authentique sourire naît dans un esprit éveillé.
Mais comment se rappeler qu'il est bon de sourire le matin en se réveillant? Vous pourriez accrocher un pense-bête - une branche, une feuille, un tableau ou quelques mots inspirés - à la fenêtre ou au-dessus de votre lit, afin de le voir dès que vous ouvrez les yeux. L'habitude de sourire étant acquise, vous pourrez vous passer de cet artifice. Vous sourirez en entendant un chant d'oiseau ou en voyant le soleil briller à travers les carreaux. Sourire nous permet de commencer la journée en douceur et avec compréhension.
Voyant quelqu'un sourire, je sais aussitôt qu'il ou elle vit dans la vigilance. Ce demi-sourire, combien d'artistes ne l'ont-il pas mis sur les lèvres d'innombrables personnages, sculptés ou peints, et oeuvré dur pour y parvenir? Je suis sûr que ce sourire était également sur les lèvres de l'artiste pendant son travail. Pouvez-vous imaginer un peintre en colère dessinant un tel sourire. Le sourire de la Joconde est léger, à peine suggéré. Pourtant un tel sourire suffit à détendre les muscles de votre visage, à éloigner soucis et fatigue? Un sourire à peine bourgeonnant nourrit notre vigilance et nous calme miraculeusement. Il nous fait retrouver la paix que nous pensions avoir perdue.
Notre sourire est gage de paix, pour nous-même et notre entourage. Nous pouvons dépenser beaucoup d'argent en cadeaux pour chaque membre de notre famille, mais aucun ne donnera à l'un d'eux tout le bonheur que peut offrir notre vigilance, notre sourire."
Thich Nhat Hanh, La sérénité de l'instant, Editions Dangles, Coll. "Horizons spirituels", 1992, pp. 20-21.
L'étranger.
"Dans l'Étranger, Albert Camus décrit un homme qui allait être exécuté. Assis seul dans sa cellule, l'homme aperçut un morceau de ciel bleu à travers la lucarne et, tout à coup, se sentit profondément relié à la vie, dans l'instant présent. Il se jura alors de passer les jours qui lui restaient à vivre en étant totalement présent, appréciant pleinement chaque instant. Juste trois heures avant son exécution, un prêtre vint dans sa cellule pour recevoir sa confession et lui administrer les derniers sacrements. Mais l'homme voulait rester seul. Lorsqu'il parvint à le faire sortir, il comprit que le prêtre vivait comme un mort. Celui qui essayait de le sauver était en fait moins vivant que lui, le condamné à mort.
Nous sommes tous vivants mais certains d'entre nous, ne sachant pas toucher la vie dans le moment présent, le sont moins que d'autres."
Thich Nhat Hanh, La plénitude de l'instant, Éditions Dangles, Coll. "Horizons spirituels", 1994, p. 10.
Conditions impermanentes et au-delà de notre contrôle.
"Nous sommes nés, nous vivons et nous mourrons. Entre-temps, nous nous efforçons d'obtenir ce que nous désirons et de fuir ce que nous redoutons, sans toujours y parvenir.
Même quand nous obtenons l'objet de notre désir, nous ne sommes pas vraiment satisfaits, soit que nous ayons déjà peur de le perdre, soit que nous désirions avoir encore plus.
Comment se satisfaire d'un bonheur dépendant de conditions impermanentes et au-delà de notre contrôle? Quel est le sens d'une vie où toutes nos oeuvres sont impermanentes et où nous rencontrons tant de souffrances? Y a-t-il une voie de libération et réalisation de soi qui ne nous enferme pas dans un nouveau système de pensées ou de croyances?"
Roland Yuno Rech, Zen, l'éveil au quotidien, Actes Sud, "Le souffle de l'esprit", 1999, pp. 7-8.
Un arbre dans la tempête.
"Visualisez un arbre dans la tempête. A la cime, le vent secoue violemment les petites branches et les feuilles. L'arbre paraît vulnérable, fragile - il semble prêt à casser d'un instant à l'autre. Pourtant, si vous regarder le tronc, vous constaterez qu'il est solide ; et si vous observez le pied de l'arbre, vous constaterez aussi qu'il est profondément et solidement enraciné dans le sol. L'arbre peut résister à la tempête.
Nous sommes un peu comme l'arbre. Notre tronc - notre centre - se trouve juste en dessous de notre nombril. Nos pensées et nos émotions sont localisées au niveau de notre tête et de notre poitrine. Lorsque nous sommes sous l'emprise d'une émotion forte - comme le désespoir, la peur, la colère ou la jalousie - il peut être dangereux de rester dans la tempête. Nous devons faire notre possible pour quitter cet endroit et descendre dans la vallée. Là, nous pourrons inspirer et expirer dans le calme, en prenant conscience des mouvements de notre abdomen qui se gonfle et se creuse au rythme de notre inspiration."
Thich Nhat Hanh, La plénitude de l'instant, Éditions Dangles, Coll. "Horizons spirituels", 1994, p. 22.
Vous êtes plus que vos émotions.
"De nombreuses personnes ne savent pas comment faire face à leurs émotions. Quand une émotion forte s'empare d'elles, une émotion qu'elles ne peuvent supporter, certaines vont même jusqu'à penser au suicide. Elles sont prises au cœur de la tempête et se sentent abandonnée. Elles ont l'impression que leur vie se réduit à cette émotion - peur, désespoir, colère, jalousie... - et que la seule façon de faire disparaître leur souffrance est de mettre fin à leurs jours. La pratique de la respiration consciente nous aidera à faire face aux moments difficiles et aux émotions fortes.
"J'inspire, et je me sens montagne. J'expire, et je me sens solide." Si vous êtes attentif à votre respiration, vous pourrez aussi accentuer le mouvement de votre abdomen. Au bout de quelques minutes, vous constaterez que vous êtes encore plus fort que vous ne le pensiez. Vous êtes bien plus que vos émotions. Les émotions apparaissent, demeurent un instant et disparaissent - telle est leur nature. Pourquoi devrions-nous mourir à cause d'une émotion qui passera tôt ou tard? Descendez dans votre tronc et rester y en inspirant et en expirant. En quelques minutes, votre émotion aura perdu de sa force et vous pourrez méditer, marcher ou prendre le thé dans la pleine conscience.
Thich Nhat Hanh, La plénitude de l'instant, Éditions Dangles, Coll. "Horizons spirituels", 1994, p. 22-23.
Le vent ne peut renverser la montagne.
"N'attendez pas d'être dans une situation difficile pour commencer à pratique. Si vous le faites tous les jours, la méditation deviendra une habitude en moins de trois semaines. Et quand les émotions fortes remonteront en vous, vous serez capable de les observer et d'attendre qu'elles passent. Si vous faites cette méditation avant d'aller vous coucher, vous vous endormirez dans la paix. Il y a une montagne en vous. Touchez-la. Vous êtes beaucoup plus fort et résistant que vous ne le croyez.
Méditer, ce n'est pas éviter les problèmes ou fuir les difficultés. C'est au contraire trouver la force de les affronter. Pour cela, nous devons être calmes, solides et frais comme la fleur. Si nous voulons retrouver notre calme et éclaircir notre esprit, nous devons apprendre l'art du détachement. Assis calmement à inspirer et à expirer, nous développons notre force, notre capacité à nous concentrer et notre clarté. Soyez solides comme la montagne. Le vent ne peut renverser la montagne. Si vous pouvez respirer assis une demi-heure, appréciez cette demi-heure. Si vous ne tenez que quelques minutes, appréciez ces minutes. C'est déjà bien."
Thich Nhat Hanh, La plénitude de l'instant, Éditions Dangles, Coll. "Horizons spirituels", 1994, p. 23.
Sourire à la fleur.
"Il est une histoire de fleur très connue dans les milieux zen. Un jour, le Bouddha montra une fleur à une assemblée constituée de 1250 moines et moniales. Pendant un long moment il resta sans parler. L'assemblée était parfaitement silencieuse. Tous semblaient réfléchir profondément, tentant de comprendre le sens du geste du Bouddha. Soudain, ce dernier eut un sourire. Il souriait de voir quelqu'un lui sourire à lui et à la fleur. Le nom de ce moine était Mahakashyapa. Lui seul souriait. Le Bouddha lui rendit son sourire et dit : " J'ai un trésor de perspicacité et c'est à Mahakashyapa que je l'ai transmis." De nombreuses générations d'adeptes du zen ont débattu cette histoire pour en comprendre le sens et, aujourd'hui encore, il est des personnes qui cherchent à le saisir. Pour moi, la signification de ce geste est très simple. Lorsque quelqu'un tient à la main une fleur et vous la montre, il veut évidemment que vous la voyiez. Si vous continuez de penser, vous ne voyez pas la fleur. Le moine qui ne pensait pas, qui était simplement lui-même, a pu rencontrer la fleur en profondeur ; et il a souri.
C'est tout le problème de la vie. Si nous ne sommes pas complètement nous-mêmes, véritablement dans l'instant présent, nous passons à côté de tout."
Thich Nhat Hanh, La sérénité de l'instant, Editions Dangles, Coll. "Horizons spirituels", 1992, p. 52.
Le biscuit de l'enfance.
"Quand j'avais quatre ans, ma mère avait l'habitude de m'apporter un biscuit en rentrant du marché. J'allais alors dans la cour devant la maison et m'accordais amplement le temps de le manger, parfois une demi-heure ou trois quarts d'heure. Je prenais une petite bouchée et regardais le ciel. Puis je touchais le chien du pied et en prenais une autre. J'appréciais entièrement le fait d'être là, avec le ciel, la terre, les haies de bambou, le chat, le chien, les fleurs. En ce temps-là je pouvais rester ainsi, n'ayant guère de tracas. Je ne pensais pas à l'avenir, ni ne regrettais le passé. J'étais entièrement dans l'instant présent, avec mon biscuit, mon chien,les haies de bambou, le chat, tout.
Il vous est possible de prendre vos repas aussi lentement et aussi joyeusement que moi, dans mon enfance, je mangeais mon biscuit? Mais peut-être croyez-vous avoir perdu votre biscuit? Moi, je suis sûr qu'il reste là, quelque part dans votre cœur. Tout est là toujours, dans le cœur, il suffit pour le trouver, de le désirer vraiment. Manger avec attention est une pratique de méditation très importante. Nous pouvons manger d'une façon qui nous fasse retrouver le biscuit de l'enfance. L'instant présent déborde de joie et de bonheur. Étant attentif, vous vous en rendrez compte par vous-même."
Thich Nhat Hanh, La sérénité de l'instant, Éditions Dangles, Coll. "Horizons spirituels", 1992, p. 32.
Je me trouve désormais au sommet de ma jeunesse.
"Jamais les choses ne redeviennent comme elles étaient. (...) Mais il ne faudrait pas se lamenter, c'est pourquoi j'ai décidé de changer d'attitude. Au lieu de regarder en arrière, vers ce qui a été, je commence à regarder vers l'avant. Si je considère ce qui est encore à vivre, je me trouve maintenant au sommet de ma jeunesse. Dans une heure, je serai plus vieille d'une heure. Demain, mon corps et mon esprit seront plus vieux d'une journée. C'est ainsi que j'ai décidé de faire seulement de mon mieux, ici et maintenant. Je pense toujours de cette manière maintenant."
Shundô Aoyama, Zen, graine de sagesse, Éditions Sully, 2000, p. 67.
Communauté d'amis.
"Nous pouvons mourir de chagrin, même en ayant beaucoup d'argent en banque. C'est pourquoi l'investissement dans l'amitié, faire d'un ami un ami véritable, constituer une communauté d'amis, est une valeur plus sûre. Nous aurons quelqu'un sur qui nous appuyer, vers qui aller pendant les moments difficiles.
Nous pouvons entrer en contact avec les éléments de régénération et de guérison qui sont en nous et autour de nous, grâce au soutien offert par l'amour d'autrui. Pour en créer une, nous devons commencer par nous transformer nous-mêmes, afin d'être des éléments valables. Ensuite, nous pouvons aller vers l'autre et l'aider à le devenir aussi. C'est ainsi que se crée un réseau d'amitié. Nous devons considérer les amis et la communauté comme des investissements, notre capital essentiel. Ils ont le pouvoir de nous réconforter et de nous aider dans les moments difficiles, et peuvent partager notre joie et notre bonheur."
Thich Nhat Hanh, La sérénité de l'instant, Éditions Dangles, Coll. "Horizons spirituels", 1992, pp. 89-90.
Amour et attachement. (a) Différences.
"Quelle est la différence entre aimer et être attaché?
L'amour, c'est souhaiter que les êtres connaissent le bonheur et les causes du bonheur. Ayant reconnu les qualités et les défauts de nos semblables, notre amour est centré sur leur bien-être. Nous ne cherchons pas notre intérêt personnel et nous les aimons simplement parce qu'ils existent.
Quant à l'attachement, il nous fait exagérer les qualités d'une personne à tel point que nous n'avons qu'une envie : être avec elle. Lorsque nous sommes avec elle, nous sommes heureux, lorsque nous en sommes séparés, nous sommes malheureux. L'attachement est lié à nos attentes de ce que les autres devraient être ou faire." (p. 34)
"Si certaines personnes étaient objectivement dignes d'estime, alors tout le monde devrait les voir de la même façon. Mais une personne que l'on aime n'est pas forcément aimée par une autre, car chacun évalue l'autre en fonction de ses propres idées préconçues et de sa partialité. Les gens ne sont pas merveilleux en soi, indépendamment du jugement que nous portons sur eux
A cause de la bonté que nous avons projetée sur certaines personnes, nous avons une idée toute faite de ce qu'elles sont et éprouvons de l'attachement à leur égard. Certaines personnes nous semblent si parfaites que nous mourrons d'envie d'être auprès d'elles. Lorsqu'elles ne se montrent pas à la hauteur de nos attentes, nous sommes déçus ou en colère. Nous voulons qu'elles changent afin qu'elles correspondent à l'image que nous en avons. Or nos projections et nos attentes proviennent de notre propre esprit, et non de l'esprit de l'autre. Notre problème, ce n'est pas tant que les autres ne soient pas comme nous le croyons, mais que nous ayons cru à tort qu'ils étaient quelque chose qu'ils ne sont pas." (p. 36)
Thubten Chödron, Cœur ouvert, esprit clair, Éditions Dangles, 1999.
Amour et attachement. (b) "Je t'aime" et "Je t'aime si"
"Aimer, ce n'est pas faire des "listes d'amour", car on ne réussit ainsi qu'à créer de l'attachement. On pense : "Je t'aime si...", avec une liste toute prête de nos exigences. Il nous est difficile d'aimer sincèrement les autres si nous voulons qu'ils se conforment à nos attentes, c'est-à-dire à ce qu'ils doivent nous apporter. Qui plus est nos attentes sont très changeantes. Un jour, nous voudrions que notre partenaire prenne l'initiative et, le lendemain, qu'il se laisse guider.
Ce que l'on appelle l'amour n'est bien souvent que de l'attachement, un facteur perturbateur qui surestime les qualités de l'autre. Nous devenons "accro" à l'autre, persuadés que notre bonheur en dépend. L'amour est au contraire une attitude détendue et ouverte. On veut le bonheur de l'autre, simplement parce qu'il existe.
Si l'attachement est incontrôlé et sentimental, l'amour est direct et puissant. L'attachement obscurcit notre jugement et nous rend partiaux : nous aidons ceux que nous aimons et nuisons à ceux que nous n'aimons pas. L'amour nous fait au contraire évaluer chaque situation en tenant compte de l'intérêt de chacun. Autant l'attachement est fondé sur l'égoïsme, autant l'amour, on ne pense qu'à chérir l'autre.
L'attachement accorde de l'importance aux qualités superficielles des autres : leur apparence, leur intelligence, leurs talents, leur statut social, etc. L'amour regarde au-delà de ces apparences et considère les autres comme semblables à nous : ils veulent être heureux et redoutent la souffrance. (...) L'attachement nous rend possessifs envers nos proches. Ma femme, mon mari, mon fils, ma mère existent par eux-mêmes. Nous agissons parfois comme si les autres nous appartenaient et que nous étions en droit de leur dire comment ils devraient vivre leur vie. Mais nous ne possédons pas les êtres qui nous sont chers comme nous possédons les objets."
Thubten Chödron, Cœur ouvert, esprit clair, Éditions Dangles, 1999, pp. 38-39.
Amour et attachement. (c) Liberté et dépendance.
"
L'attachement nous empêche d'être libres émotionnellement. Nous sommes complètement dépendants des autres pour combler nos besoins émotionnels, nous avons peur de les perdre, persuadés que sans eux nous serions incomplets. Notre conception personnelle est fondée sur un relation particulière : "Je suis le mari, la femme, le parent, le fils, la fille de..." A cause de cette dépendance, nous ne nous autorisons pas à développer nos qualités personnelles. En outre, cette dépendance risque de nous conduire à la déprime, ne serait-ce que parce qu'aucune relation ne dure éternellement. Car, en définitive, nous serons séparés à la fin de la vie, si ce n'est avant.
Le manque de liberté émotionnelle lié à l'attachement peut aussi nous donner l'impression d'être obligés d'aimer l'autre plutôt que de prendre le risque de le perdre. Dans ce cas, notre affection manque de sincérité, car elle est fondée sur la peur. Ou alors nous faisons tout pour aider l'être aimé afin de gagner son affection. Nous voilà surprotecteurs, craignant à tout moment qu'il ne lui arrive quelque chose, à moins que nous ne soyons jaloux de l'affection des autres à son égard.
L'amour est moins égoïste. Au lieu de se demander : "Comment cette relation peut-elle répondre à mes besoins?", on se dit : " Que puis-je donner à l'autre?" On accepte que les autres ne puissent faire disparaître nos sentiments de pauvreté et d'insécurité émotionnelles. Le problème n'est pas tant que les autres ne comblent pas nos besoins émotionnels, mais que nous mettions trop l'accent sur nos besoins en nourrissant trop d'espoirs.
Par exemple, on peut se croire incapable de vivre sans l'être qui nous est le plus cher. C'est exagéré. Nous avons notre propre dignité en tant qu'êtres humains, et nul besoin de nous accrocher aux autres comme s'ils étaient la source du bonheur. N'oublions pas que nous avons vécu l'essentiel de notre vie sans cette personne. De plus, les autres vivent très bien sans elle.
Il ne faut pas réprimer pour autant réprimer nos besoins émotionnels ou nous montrer distants et indifférents, car cela ne résout rien non plus. Nous devons reconnaître nos besoins irréalistes et essayer de les éliminer progressivement. Certains besoins émotionnels sont si forts qu'on ne peut les supprimer du jour au lendemain. A vouloir les réprimer ou à faire comme s'ils n'existaient pas, on risque de sombrer dans l'angoisse ou l'insécurité. Dans ce cas, on peut essayer de les satisfaire tout en s'appliquant à les diminuer peu à peu."
Thubten Chödron, Cœur ouvert, esprit clair, Éditions Dangles, 1999, pp. 40-41.
Amour et dépendance. (d) Donner plutôt que recevoir.
"Le problème majeur est que l'on veut être aimé plutôt qu'aimer. Nous voulons être compris plutôt que comprendre les autres. Notre sentiment d'insécurité émotionnelle provient de l'ignorance et de l'égoïsme qui obscurcissent notre esprit. Nous pouvons cultiver la confiance en soi en reconnaissant que nous avons la capacité innée de devenir une personne aimante, complète et satisfaite. A partir du moment où nous entrons en contact avec notre propre potentiel à devenir un être éveillé doté de qualités magnifiques, nous développons un véritable sentiment de confiance en soi. Nous essaierons ensuite de faire naître en nous l'amour, la compassion, la générosité, la patience, la concentration et la sagesse et de partager ces qualités avec autrui.
L'insécurité émotionnelle nous rend dépendants des autres. Notre amour pour eux est contaminé par la motivation ultime d'obtenir quelque chose en retour. Mais si nous reconnaissons tout ce que nous avons déjà reçu d'eux, nous voudrons leur rendre leur affection, et notre cœur sera empli d'amour. L'amour, c'est plus ce que l'on donne que ce que l'on reçoit. Si nous ne sommes plus liés par nos besoins et nos attentes à l'égard des autres, nous serons plus ouverts, plus attentifs et plus aimants, tout en gardant notre sentiment d'intégrité et d'autonomie personnelles.
L'attachement, c'est vouloir le bonheur des autres au point de les forcer à faire ce qui, à nos yeux devraient les rendre heureux. Nous ne leur donnons pas le choix, croyant savoir ce qu'il y a de mieux pour eux. Nous ne les laissons pas faire ce qui les rend heureux et n'acceptons pas qu'ils soient parfois malheureux. Ce genre de difficultés est très fréquent dans les relations familiales."
Thubten Chödron, Cœur ouvert, esprit clair, Éditions Dangles, 1999, pp. 41-42.
Amour et attachement. (e) Eternité et impermanence.
"L'amour, c'est souhaiter de tout son cœur le bonheur de l'autre. Mais ce désir est tempéré de sagesse, car le bonheur et la souffrance des autres dépendent aussi d'eux-mêmes. Nous pouvons les guider, sans impliquer notre ego pour autant. En les respectant, nous leur donnons le choix d'accepter ou non notre aide et nos conseils. A noter que moins on pousse les autres à suivre nos conseils, plus ils semblent prêts à nous écouter.
Du fait de l'attachement, nous sommes liés par nos réactions émotionnelles envers les autres. S'ils sont bons avec nous, nous sommes heureux. S'ils nous ignorent ou nous parlent avec dureté, cela nous affecte, et nous sommes malheureux. Pacifier l'attachement ne veut toutefois pas dire devenir insensible. Au contraire, sans attachement il y aura de l'espace dans notre cœur pour une affection authentique et un amour équitable envers nos semblables.
Le fait de diminuer notre attachement ne nous empêche pas de continuer à avoir des amis. Ces amitiés seront plus riches, car elles seront fondées sur la liberté et le respect. (...)
L'attachement est basée sur l'idée préconçue que les relations durent toujours. Nous avons beau savoir intellectuellement que ce n'est pas vrai, au plus profond de nous-mêmes nous aspirons à ne jamais être séparés de ceux que nous aimons. Cette saisie rend toute séparation encore plus difficile lorsqu'un être cher vient à mourir ou à disparaître, comme si c'était une partie de soi-même qu'on avait perdue.
Bien sûr, on peut avoir du chagrin, mais on doit reconnaître que l'attachement est souvent source de tristesse et de dépression. Dès lors que notre identité est trop liée à celle de l'autre, c'est la déprime assurée en cas de séparation. En refusant d'accepter au plus profond de notre cœur que la vie est transitoire, nous nous préparons à de grandes souffrances lorsque surviendra la mort de nos êtres chers. (...)
A partir du moment où notre compréhension de l'impermanence passe de notre tête à notre cœur, nous apprécions davantage le temps que nous partageons avec les autres. Au lieu de nous plaindre du peu de temps que nous avons à passer ensemble, nous nous réjouissons de ce que nous vivons dans le moment présent. Éviter l'attachement ne pourra qu'enrichir notre relation."
Thubten Chödron, Cœur ouvert, esprit clair, Éditions Dangles, 1999, pp. 42-43.
Cum panem.
"Le Bouddha a dit : " Avoir d'excellents amis et fréquenter une bonne compagnie n'est pas seulement la moitié de la Voie, mais c'est la vraie Voie elle-même."
Shundô Aoyama, Zen, graine de sagesse, Éditions Sully, 2000, p. 27.
La respiration abdominale.
"La Pleine Conscience est à la fois le moyen et la fin, la graine et le fruit. Lorsque nous la pratiquons en vue de développer notre concentration, elle est une graine. Mais la Pleine Conscience est elle-même la vie de la conscience : sa présence implique la présence de la vie ; par conséquent, c'est aussi un fruit. La Pleine Conscience nous libère de la négligence et de la dispersion et nous permet de vivre pleinement chaque minute de vie.
Pour maintenir la Pleine Conscience et prévenir la dispersion, nous nous servons d'un outil naturel extrêmement efficace : la respiration. La respiration est un pont qui relie la vie et la conscience, qui unit le corps et le mental. Chaque fois que votre esprit se dissipe, utilisez la respiration comme moyen de le ramener ici et maintenant." (p. 27)
"Allongez-vous sur le dos. Respirez de manière régulière et douce, concentrant votre attention sur le mouvement de votre abdomen.
Au début de l'inspiration, laissez votre ventre se soulever pour que l'air pénètre dans la partie inférieure des poumons. Lorsque la partie supérieure des poumons se remplit, la poitrine se gonfle et l'abdomen s'abaisse. Ne vous fatiguez pas. Continuez ainsi pendant dix respirations. L'expiration sera plus longue que l'inspiration." (p. 104)
Thich Nhat Hanh, Le Miracle de la Pleine Conscience, Paris, L'Espace Bleu, 1994, pp. 27 et 104.
"Les techniques respiratoires permettent de calmer le corps et l'esprit. La simple observation de la respiration (l'air qui entre et sort des narines) représente la base de la technique de méditation bouddhiste." (p. 90)
"Respiration par narines alternées :
Fermez la narine gauche avec le pouce et inspirez par la narine droite. Fermez ensuite la narine droite avec l'annulaire et l'auriculaire, libérez la narine gauche et expirez par cette narine. Sans faire de pause, inspirez par la narine gauche, fermez-la avec le pouce et expirez avec la narine droite. Effectuez cet exercice pendant quelques minutes." (p. 92)
L. Tani, Leçons de yoga, Paris, Éditons de Vecchi, 2001, pp. 90 et 92.
L'Autre, les Autres.
"Nous envisageons généralement nos rapports avec les autres comme une sorte d'objet extérieur à nous et destiné à nous procurer un certain plaisir. Ou, tout au moins, à ne pas nous déplaire. Autrement dit, nous abordons ces rapports comme s'il s'agissait d'un vulgaire dessert, comme une glace ou un gâteau, avec lequel on serait censé se régaler. Il y a très peu de gens qui soient capables d'un autre type de rapport que cette mainmise sur l'autre, cette manière de le traiter en objet de son désir. L'autre est censé s'estimer heureux de l'insigne honneur qu'on lui a fait en le choisissant comme interlocuteur, et s'acquitter gentiment de sa tâche envers nous : nous rendre la vie plus agréable. Et même quand nous visons un rapport plutôt positif, où les bons moments l'emportent sur les mauvais, nous trouvons encore moyens de focaliser sur ce qui ne va pas, sur ce qui nous déplaît. On voit tout de suite le petit détail qui cloche, le mauvais côté des choses."
Charlotte Joko Beck, Être zen maintenant, Paris, Éditions de La Table Ronde, Coll. "Les petits livres de la Sagesse", 1998, pp. 19-20.
Se réchauffer à sa propre flamme.
"Un des meilleurs poètes japonais, Jukichi Yagi (1898-1927), a écrit :
Il n'y a rien à trouver, même si je cherche.
Il n'y a rien d'autre à faire,
Si ce n'est me réchauffer à ma propre flamme.
Il n'y a rien à faire,
Si ce n'est brûler mon propre corps
Et illuminer ainsi l'espace qui m'entoure.
Il n'y a rien que nous puissions faire si ce n'est parcourir notre propre Voie en marchant avec nos propres pieds. Il n'y rien dont nous puissions dépendre, il n'y a rien qui puisse nous aider.
Il n'y a rien en dehors de nous tenir droit et de résister à la tentation de dépendre des autres."
Shundô Aoyama, Zen, graine de sagesse, Éditions Sully, 2000, p. 54.
Méditation de la vaisselle.
"Il y a trente ans, alors que j'étais encore novice à la pagode Tu Hieu, laver la vaisselle était une tâche difficilement plaisante. Lors de la saison de retraite, quand tous les moines revenaient au monastère, deux novices devaient cuisiner et faire la vaisselle parfois pour plus de cent moines. Il n'y avait pas de savon, seulement des cendres, de la balle de riz et de noix de coco, c'est tout. Nettoyer une telle pile de bols était une vraie corvée, surtout l'hiver lorsque l'eau était glacée. Il fallait alors faire chauffer une grosse marmite d'eau avant de pouvoir commencer à récurer.
De nos jours, faire la vaisselle est infiniment plus plaisant. Les cuisines sont équipées de savon liquide, de brosses à récurer et même d'eau chaude courante qui rendent les choses tellement plus agréables. N'importe qui peut la faire en un rien de temps, puis s'asseoir pour boire tranquillement une tasse de thé. Bien que je lave mes vêtements à la main, je conçois parfaitement l'utilité d'une machine à laver le linge, mais je trouve qu'une machine à laver la vaisselle, c'est aller un peu trop loin.
Lorsque nous lavons les assiettes, lavons les assiettes. C'est tout. Cela signifie que nous devons être complètement conscients du fait que nous sommes en train de laver des assiettes. A première vue, cela paraît un peu idiot. Pourquoi accorder autant d'importance à une chose aussi évidente? Mais tout est précisément là... (...)
Le fait même que je sois là, debout près de l'évier, à laver ces assiettes, est tout simplement merveilleux. Je suis entièrement moi-même, en harmonie avec ma respiration, conscient de mon corps, de mes pensées et de mes gestes. Je suis fermement présent et non pas distrait, dispersé, semblable à une bouteille ballottée à la crête des vagues sur une mer agitée. (...)
Lorsque nous nettoyons les assiettes, si nous pensons à ce qui nous attend - une tasse de thé - nous allons tenter de nous débarrasser de la vaisselle au plus vite. Cela devient une véritable corvée, un moment franchement déplaisant. Ce n'est pas laver la vaisselle pour laver la vaisselle. De plus, pendant tout ce temps, nous ne sommes pas vraiment vivants car complètement ignorants du fait que c'est un authentique miracle de la vie que d'être debout, là, près de l'évier! Le problème est le suivant : si nous ne savons pas faire la vaisselle, il y a fort à parier que nous ne saurons pas non plus apprécier notre tasse de thé. Quand nous boirons notre tasse de thé, nous penserons à des tas d'autres choses, remarquant à peine le tasse entre nos mains. Nous nous trouvons constamment aspirés par le futur, totalement incapables de réellement vivre la moindre minute de notre vie. Le miracle, c'est de vivre profondément le moment présent."
Thich Nhat Hanh, Le Miracle de la Pleine Conscience, Paris, L'Espace Bleu, 1994, pp. 15-17.
Assumer le réel tel qu'il est.
"Petit à petit, nous apprendrons qu'on ne peut se reposer sur rien dans la vie - à part une chose, et une seule. L'homme ou la femme de ma vie, serez-vous tenté de répondre. Mais, quel que soit l'amour que nous leur portons, nous ne pouvons pas nous en remettre complètement à eux dans la mesure où ils ne sot que des êtres humains, eux aussi, tout aussi faillibles et fragiles que nous-même. Ce qui ne veut pas dire qu'on ne puisse pas les aimer ni apprécier leur compagnie. Néanmoins, sachons qu'il n'existe personne au monde qui soit d'une fiabilité absolue. Alors, à qui ou à quoi peut-on se fier. A soi-même, dites-vous? C'est évidemment utile, mais même là on ne peut pas être assuré d'une fiabilité absolue.
Il n'y a qu'une chose dont on puisse être sûr en toutes circonstances : la vie est toujours ce qu'elle est, et rien d'autre. Je m'explique : nous avons tous nos espérances, des projets qui nous tiennent à cœur, des envies que nous réalisons - vivre avec Untel ou Unetelle, décrocher un diplôme, avoir des enfants heureux et en bonne santé. Or, il est rare que notre vision idéalisée de la vie se réalise complètement, car on ne peut compter sur rien : il n'est pas du tout certain qu'on se marie avec l'être qui peuplait nos rêves et, en admettant même qu'on le fasse, il peut mourir demain et nous aussi. Même constatation pour le diplôme convoité ou les espoirs fondés sur nos enfants. Rien n'est jamais absolument sûr ni garanti - rien, sauf le fait que la réalité n'est jamais autre que ce qu'elle est, au-delà de tout ce qu'on peut vouloir y ajouter ou en retrancher. C'est la seule vérité indéniable, la seule donnée fiable de la vie, mais la seule que nous soyons incapable d'admettre. Pourquoi avons-nous tant de mal à accepter que les choses ne soient que ce qu'elles sont? Êtes-vous capable d'assumer la réalité de la vie telle qu'elle est? Sauriez-vous l'accepter telle qu'elle se présenterait à vous si votre maison venait d'être démolie par un tremblement de terre, que vous ayez perdu toutes vos économies et que vous soyez sur le point de vous faire amputer d'un bras?
Assumer le réel tel qu'il est, voilà le secret de la vie. Mais qui aime s'entendre dire cela! Et pourtant, c'est à peu près la seule certitude que l'on puisse avoir : on peut se fier au réel parce qu'il est là - tangible, vécu. (...) La seule donnée fiable dans la vie, c'est le réel du vécu."
Charlotte Joko Beck, Être zen maintenant, Paris, Éditions de La Table Ronde, Coll. "Les petits livres de la Sagesse", 1998, pp. 67-70.
Notre croyance en une vie linéaire.
"Prenons un exemple : j'ai eu une empoignade avec mon ami ou mon conjoint au petit déjeuner. A midi, je suis toujours furibarde, si furieuse que j'éprouve le besoin de raconter ma scène de ménage à tout le monde, pour qu'on m'écoute, qu'on me réconforte et qu'on me soutienne. Ca y est : maintenant, c'est dans ma tête que ça se passe. "Il ne va pas y couper, ce soir, en rentrant ; il faut qu'on règle cette histoire-là." Ainsi, j'ai déjà derrière moi la scène du petit déjeuner et mon éclat du déjeuner. Devant moi, il y a l'avenir, la suite que je vais donner à cette querelle.
Mais qu'est-ce qui se passe vraiment dans la réalité. Là, devant moi, à l'instant présent? Lorsque nous déjeunons, où est passée la dispute du matin? "L'esprit du passé est insaisissable." Où est-il? Quant au dîner où nous souhaitons régler le problème - à notre satisfaction, cela va de soi - où est-il? "L'esprit du futur est insaisissable." Il n'existe pas.
Qu'est-ce qui existe vraiment? Qu'est-ce qui est réel? Au déjeuner de midi, seul existe mon énervement, l'histoire que je raconte des faits passés. Mais ce n'est pas ce qui s'est passé. Ce n'est que le récit que j'en fais. Ce qui est réel, c'est le mal de tête et le ballonnement de mon estomac. Quant à mon bavardage, c'est une manifestation de cette énergie physique. Hors de l'expérience du corps, rien d'autre n'est réel. Et je ne sais pas si cela même est réel, mais c'est tout ce que l'on peut en dire.
Il y a quelques semaines, une jeune femme vint me rencontrer car elle désirait me parler de ce que son mari lui avait fait trois semaines auparavant. Elle était dans tous ses états au point de pouvoir à peine parler. Je lui dis alors : "Où est votre mari en ce moment. - A son travail. - Parfait, où est l'énervement, où est la dispute, où? - Eh bien justement, je suis en train de vous l'expliquer." Je continuai : "Mais où est-elle? Montrez-la-moi. - Je ne peux vous la montrer mais je vous en parle. C'est bien ce qui s'est passé. Quand était-ce? - Il y a trois semaines - Où était-ce? - Oh... " Elles était de plus en plus contrariée. Et finit par prendre conscience que son énervement n'avait pas vraiment de réalité : "Si ce n'est que cela, comment vais-je pouvoir régler le problème avec mari?"
Nous avons le génie d'élaborer des systèmes mentaux, de vivre des émotions et de dramatiser en fonction de ce que nous croyons être la réalité dans le temps - passé, présent, futur. (...) l'action fondée sur la confusion et l'ignorance conduit sans détour à une confusion plus grande, un énervement plus intense et une ignorance toujours profonde. Ce n'est ni bon ni mauvais, c'est comme cela et nous y passons tous sans exception. Notre ignorance, notre croyance en une vie linéaire nous fait vivre dans un monde de doléances, de victimes et d'agresseurs, dans un monde aux apparences hostiles.
Cependant, seules nos pensées créent cette hostilité - nos pensées, nos images et nos fantaisies. Elles élaborent un monde fait de temps, d'espace et de souffrance. Pourtant nous essayons d'appréhender ce passé et cet avenir sur lesquels nos pensées bâtissent, nous constatons que c'est chose impossible - ils sont insaisissables.
Un de mes étudiants, qui m'avait entendue parler du temps, m'a confié que, depuis, il avait essayé d'examiner son passé et qu'il avait l'impression de se heurter à un mur. Il en était arrivé à la conclusion suivante : "S'il n'y a ni passé ni futur, et que je ne peux même pas appréhender le présent - dès que j'essaie, il a déjà filé -, alors qui suis-je?" Voilé une bonne question et que nous aurions tous intérêt à nous poser. "Qui suis-je?"
Charlotte Joko Beck, Être zen maintenant, Paris, Éditions de La Table Ronde, Coll. "Les petits livres de la Sagesse", 1998, pp. 20-24.
Ne cherchez pas le pourquoi des choses.
"Ne cherchez pas le pourquoi des choses. Il est bien sûr nécessaire de comprendre pourquoi une émotion, une peur se lève en nous, pourquoi nous sommes à nouveau fascinés par la multiplicité, oubliant toute idée d'une sagesse suprême. Que se passe-t-il ? Mais il y a une limite à la vertu du pourquoi. Le pourquoi vous conduit jusqu'à un certain seuil au-delà duquel la raison est transcendée. Ce que l'on découvre alors n'est pas "déraisonnable" mais supra-rationnel. L'intellect, l'intelligence elle-même doivent être dépassés. (...)
Rappelez-vous que la première question à vous poser, ce n'est pas la question "pourquoi ?", c'est la question : "est-ce que ?"
Avant de vous demander : "Pourquoi suis-je triste ?", demandez-vous : "Est-ce que je suis triste, oui ou non ?" "Oui." Alors je suis ce que je suis, ici et maintenant, sans division, sans conflit, sans dualité. Répondez d'abord oui ou non ( "Que ton oui soit oui, que ton non soit non" ) à la question "est-ce que ?" pour être établi dans la vérité de ce que vous êtes, dans l'instant, au niveau relatif, conditionné et changeant."
Arnaud Desjardins, Zen et Vedanta, Paris, Editions de La Table Ronde, Coll. "Les petits livres de la Sagesse", 1995, pp. 83-84.
Entre la vie et nous : un écran de pensées.
"Si, au lieu d'expérimenter directement le réel, on s'investit dans ses pensées - en s'identifiant à elles -, on crée un je et c'est là que les ennuis commencent. Voilà pourquoi on apprend à reconnaître et à identifier ses pensées, afin de prendre ses distances par rapport à elles, de se désinvestir. En faisant zazen, on apprend à démonter le mécanisme d'élaboration et de solidification des pensées : nous percevons le monde extérieur sous la forme de simples données sensorielles que nous solidifions en nous identifiant à elles, leur conférant ainsi une réalité qu'elles n'ont pas. Et c'est là que naît la notion d'ego et les émotions qu'il inspire. Désormais, l'ego et les émotions vont agir comme un filtre déformant sur toutes nos perceptions ; on n'est plus capable de voir la vie et les gens tels qu'ils sont. On est coupé du réel par un écran de pensées - alors qu'elles ne sont en vérité que de simples données sensorielles, des fragments d'énergie. Mais on a peur de les voir telles qu'elles sont.
Reconnaître une pensée et lui donner une étiquette, c'est prendre du recul par rapport à elle, donc ne plus s'identifier automatiquement à elle. En effet, ce n'est pas du tout la même chose de se dire : "Il est vraiment nul", et : "Je suis en train de penser qu'il est nul." Nous avons pour la plupart l'habitude de prendre nos pensées pour des réalités sur lesquelles nous basons des réactions impulsives, avec pour résultat une vie chaotique. . En revanche, si on s'efforce de répertorier systématiquement toutes ses pensées, elles finissent par perdre leur charge émotionnelle ; il ne reste plus qu'un élément impersonnel, un fragment d'énergie auquel on n'a aucune raison de s'attacher. Voilà ce que le zazen vise à nous faire comprendre - pas seulement dans la tête, comme un théorie, mais dans notre être entier, dans nos tripes et dans nos cœurs. C'est bien joli, me direz-vous, mais comment vivre sans penser? Rassurez-vous, il ne s'agit pas de supprimer la pensée qui est un élément indispensable au bon déroulement de la vie : nous avons besoin, tous besoin de ces pensées utilitaires (...) En revanche, ce dont nous ferions mieux de nous dispenser, c'est de cette activité stérile et nocive que nous appelons pensée et qui n'est en réalité que le bouillon de culture des ratiocination de l'ego. Il s'agit d'un simulacre de pensée, d'un parasite de la pensée, laquelle fonctionnerait beaucoup mieux sans ce brouillard de spéculations et d'émotions contradictoires."
Charlotte Joko Beck, Être zen maintenant, Paris, Éditions de La Table Ronde, Coll. "Les petits livres de la Sagesse", 1998, pp. 70-73.
L'amour-propre se dressait entre eux.
"Je souhaiterais vous raconter une histoire de mon pays. Un jeune homme partit pour la guerre en laissant à la maison sa jeune femme enceinte. Deux ans après, il peut retourner chez lui, et la jeune femme va à la rencontre de son mari avec leur petit garçon. Ils pleurent de joie ensemble. Au Viêt-Nam, dans notre tradition, quand il se produit événement de ce genre, il faut l'annoncer aux ancêtres. Le jeune père a donc demandé à sa femme d'aller au marché pour faire les achats nécessaires à l'offrande destinée à l'autel des ancêtres, qui se trouve dans chaque maison. (...) La jeune femme est donc partie pour le marché pendant que le jeune père essayait de convaincre l'enfant de l'appeler "Papa". Mais le petit garçon refusait : "Monsieur, vous n'êtes pas mon papa. Mon papa est quelqu'un d'autre. Il nous visite chaque nuit et ma maman parle avec lui chaque nuit, et très souvent elle pleure avec lui. Et chaque fois que ma maman s'assoit, il s'assoit aussi ; chaque fois qu'elle s'allonge, il s'allonge aussi." Après avoir entendu ces mots-là, tout le bonheur du jeune papa disparaît. Son cœur devient un bloc de glace, il se sent blessé, humilié de façon profonde, et c'est pourquoi, lorsque sa femme revient, il ne la regarde plus et ne lui parle plus. Il l'ignore. La femme commence elle-même à souffrir, elle se sent humiliée, blessée. (...) il ne reste pas à la maison pour manger, se rend au village et passe la journée entière dans un bar. Il veut oublier sa souffrance dans l'alcool, et il ne revient à la maison que très tard dans la nuit. Le lendemain, c'est la même chose, et ainsi pendant plusieurs jours de suite. La jeune femme n'en peut plus, elles souffre tant qu'à la fin elle se jette dans la rivière et s'y noie. Quand le jeune père apprend cette nouvelle, il regagne sa demeure et, cette nuit-là, c'est lui qui va chercher la lampe et qui l'allume. Soudain, l'enfant crie : "Monsieur, monsieur, c'est mon papa, il est revenu!" et il désigne l'ombre de son père sur le mur. "Vous savez, monsieur, mon papa vient chaque nuit. Maman lui parle, et souvent elle pleure, et chaque fois qu'elle s'assoit mon papa s'assoit également." En fait, cette femme était trop seule à la maison et chaque nuit elle parlait à son ombre : "Mon chéri, tu es si loin de moi, comment puis-je élever mon enfant toute seule?... il faut que tu reviennes vite." Elle pleure et bien sûr chaque fois qu'elle s'assoit, l'ombre s'assoit également. Maintenant la perception erronée n'est plus là, mais il est trop tard : sa femme est déjà morte. (...)
Pourquoi le jeune père n'a-t-il pas voulu discuter de cela avec sa femme? Parce que l'amour-propre se dressait entre eux. S'il avait demandé à sa femme : "Quelle est cette personne qui est venue chaque soir? Notre enfant a dit cela. Je souffre tant, ma chérie, il faut que tu m'aides. Explique-moi qui est cette personne." S'il avait fait cela, sa femme aurait eu la possibilité de s'expliquer, et le drame aurait pu être évité. Ce n'est pas seulement sa faute, mais celle de la jeune femme aussi, qui aurait pu aller vers lui pour lui demander la cause de son changement d'attitude : "Mon mari, pourquoi ne me parles-tu pas? Ai-je fait quelque chose d'horrible pour mériter un tel traitement? Je souffre tant, mon mari, il faut que tu m'aides."
Thich Nhat Hanh, Vivre en pleine conscience, Éditions Terre du Ciel, Coll. "Joyaux", 1997, pp. 27-32.
Quand tout s'effondre...
"En présence d'une grande déception, on ne sait pas si c'est la fin de l'histoire. Cela peut être précisément le début d'une grande aventure. (...) La vie est ainsi faite. Nous ne savons rien. Quelque chose peut nous sembler mauvais ou, au contraire, bon. Mais, en fait, on n'en sait vraiment rien.
Quand tout s'effondre et que l'on est sur le bord d'on ne sait quoi, l'épreuve pour chacun d'entre nous est de demeurer au bord de ce précipice sans s'efforcer de concrétiser la situation. Le voyage spirituel n'a rien à voir avec le ciel ni avec le fait d'arriver, au bout du compte, dans un lieu mirobolant. C'est bien dans cette façon de voir qui nous maintient dans le malheur. Croire que nous pouvons trouver quelque plaisir durable et éviter la douleur, c'est ce que le bouddhisme appelle samsara, ce cycle sans espoir qui tourne et tourne indéfiniment et nous cause de grandes souffrances. La toute première grande vérité du Bouddha montre que la souffrance est inévitable pour les êtres humains tant que l'on croit que les choses durent - qu'elles ne se désintègrent pas et qu'on peut compter sur elles pour satisfaire notre soif de sécurité. De ce point de vue, le seul moment où nous savons vraiment ce qui se passe, c'est quand le tapis est tiré sous nos pieds sans que nous puissions trouver aucun endroit où atterrir. Nous utilisons ces situations ou bien pour nous éveiller ou bien pour nous endormir. Là, tout de suite - à l'instant même où le sol se dérobe sous nos pas - se trouve le germe de cette disposition à prendre soin de ceux qui ont besoin de nous et de la découverte de notre bonté. (...) La vie est un bon maître et un bon ami. Les choses sont toujours transitoires, si seulement nous pouvions nous en rendre compte. Jamais rien ne se résout de la façon dont nous le rêvions. L'état intermédiaire, décentré, est une situation idéale, une situation dans laquelle on n'est pas piégé et où on peut ouvrir son cœur et son esprit au-delà de toute limite. C'est un état très tendre, non agressif, ouvert."
Pema Chödrön, Quand tout s'effondre, Paris, Éditions de La Table Ronde, Coll. "Les Chemins de la Sagesse", 1999, pp.27-28.
Ne nuire ni à nous-mêmes ni aux autres.
"Ne pas nuire à autrui suppose évidemment de s'abstenir de tuer, de voler ou de mentir. Cela implique de ne pas être agressif - aussi bien en action qu'en parole ou en esprit. Apprendre à ne nuire ni à nous-mêmes ni aux autres est un enseignement de base du bouddhisme sur le pouvoir de guérison lié à la non-agression. (...)
L'agression la plus fondamentale envers nous-mêmes, le mal le plus fondamental que nous pouvons nous faire est de demeurer ignorant en n'ayant ni le courage ni le respect de nous regarder avec honnêteté et douceur.
A la base de cette disposition à ne pas nuire à autrui, il y a l'attention, c'est-à-dire le sentiment de voir clairement, avec respect et compassion, ce que nous percevons. C'est ce que nous montre la pratique de base. Mais l'attention ne se limite pas à la méditation formelle. Elle nous aide à entrer en rapport avec tous les détails de la vie, à voir, à entendre et à sentir, sans fermer les yeux ou nous boucher les oreilles ou le nez. C'est le parcours de toute une vie que d'entrer honnêtement en relation avec le caractère immédiat de notre existence et de nous respecter suffisamment pour ne pas porter de jugement sur celle-ci.
Comme nous prenons de plus en plus à cœur ce voyage de douceur honnête, c'est une vrai choc de constater à quel point nous avons refusé de voir certaines de nos manières de nuire. Notre style est si bien enraciné en nous que nous ne pouvons pas entendre ceux qui essayent de nous dire, avec douceur ou rudesse, que peut-être nous causons du tort par notre façon d'être ou dans nos rapports avec les autres. Nous sommes si habitués à notre façon de faire que nous croyons en quelque sorte que les autres le sont aussi.
C'est douloureux de faire face à la manière dont nous pouvons nuire aux autres, et cela demande passablement de temps. Le voyage a lieu parce qu'on s'est engagé à pratiquer la douceur, l'honnêteté, à rester éveillé, à être attentif. Grâce à l'attention, nous voyons nos désirs et notre agression, notre jalousie et notre ignorance, sans suivre ces pulsions ; nous nous contentons de les voir."
Pema Chödrön, Quand tout s'effondre, Paris, Éditions de La Table Ronde, Coll. "Les Chemins de la Sagesse", 1999, p. 54-55.